Les commentaires de la section de la semaine sont extraits du livre "L'essence de la Torah" - PETIT FORMAT  -  

La couverture en grand

Rav Mordékhaï Chriqui
Dr Avraham-Gilles Morali
Editions Ramhal

NOTRE PRIX : 14€55 NIS

BEHOUKOTAI: LE BIEN ET LE MAL

DANS LE TIKOUN DU MONDE

 

Notre paracha, après avoir passé en revue les bénédictions et les malédictions qui arriveront au peuple d'Israel en cas d'observance ou de non-respect des préceptes divins, termine par un sujet a priori sans lien avec ce qui précède: la mitzva de la dîme sur le bétail des agneaux et des veaux, c'est-à-dire la consécration d'un dixième des animaux qui doivent être amenés au Temple à Jérusalem et consommés après leur sacrifice. Rachi nous explique comment se pratiquait cette mitzva: "Lorsqu'on prélève la dîme, on fait passer les animaux, les uns après les autres, par une porte et on frappe le dixième avec une verge colorée de rouge pour reconnaître qu'il est désigné comme dîme. On fait ainsi chaque année pour les agneaux et les veaux" (Rachi sur Vayikra 27, 32). Puis il fallait apporter ces animaux à Jérusalem, à certains moments de l'année [1] , offrir leur sang et leur graisse sur l'autel du Temple, puis les propriétaires pouvaient en consommer la viande à Jérusalem.

Tout ceci s'avère fort cohérent et didactique pour chaque juif qui devait ainsi se rendre à Jérusalem. Mais la Torah ajoute un verset énigmatique et qui fait exception concernant tous les sacrifices: " On n'examinera pas si l'animal est bon ou mauvais, et on ne le remplacera point" (27, 33). Chose surprenante: il n' y a aucun autre exemple dans la Bible où on a le droit de consacrer au Temple un animal porteur d'une malformation. Pour tous les autres sacrifices, on a en effet le devoir de sélectionner le meilleur de son bétail pour l'amener sur l'autel du Temple à Jérusalem. Pourquoi la dîme du bétail fait-elle exception?

 Pour comprendre cela, il faut éclairer la notion du dixième. Si la Torah réserve un statut particulier au dixième animal, qu'il soit parfait ou porteur d'une malformation, c'est que la dimension du dixième dépasse la simple dichotomie du bien et du mal.

Dix est le nombre de séfirot par lesquelles D.ieu a créé le monde et par l'intermédiaire desquelles Il y pourvoie Sa Providence en permanence sur tous les êtres de tous les temps, à tout endroit. La dixième séfira est la Malkhout, la Royauté, et d'après les cabalistes elle a un surplus d'importance car elle est celle qui reçoit, concentre et envoie au monde matériel l'influence de toutes les autres séfirot. Elle est en effet le canal obligatoire par lequel transitent toutes les influences spirituelles destinées au monde matériel. Elle n' a d'ailleurs par elle-même pas de lumière propre, la sienne étant composée de ce qu'elle reçoit des autres séfirot. C'est pour cela que l'on dit d'elle qu'elle est "maigre et pauvre " (dala veanya), à l'image de la lune qui ne fait que recevoir la lumière du soleil mais n' a pas de lumière intrinsèque. Mais cette "pauvreté" n'est que le reflet immense de la nécessaire humilité face à la grandeur infinie de D.ieu. On ne peut être le réceptacle de la lumière divine que si l'on a intégré au plus profond de soi la vertu d'humilité. Comprendre que l'on est avant tout un être créé par D.ieu, qui nous a tout donné et nous donne tout en permanence, depuis l'essence même de la vie jusqu'aux infimes détails de notre vie quotidienne. Lorsque l'on a fait sienne cette conception de la vie, on peut alors aspirer à devenir le réceptacle de la lumière divine, et cette "pauvreté" de la Royauté devient alors le plus grand véhicule de sainteté possible dans le monde matériel. C'est ainsi que la Malkhout s'identifie à la Chekhina, c'est-à-dire la Présence Divine sur terre. Qu'est-ce que la Chekhina?

La Chekhina est le point de rencontre entre D.ieu et les créatures. Nous avons déjà mentionné que la Chekhina s'apparente à la Malkhout, la dernière des séfirot. Celle-ci est le passage obligatoire, pour tous les êtres, vers la compréhension divine. Elle est le lien qu'assure D.ieu avec le monde, et c'est par elle que le monde physique peut atteindre son tikoun, sa réparation. C'est dire que tous nos efforts, toute notre étude, toutes nos mitzvot ne doivent tendre que vers un seul et même but: réparer la Chekhina pour qu'elle s'élève et qu'elle nous élève vers les plus hauts sommets du Divin, décrits par les cabalistes comme le Kéter (la Couronne), la première des séfirot. Il s'agit là d'une idée fondamentale dans la Cabale: on ne peut accéder aux plus hauts sommets que si on a intégré en soi les degrés inférieurs. Et grâce à cette intégration, on peut transformer ces degrés inférieurs en degrés supérieurs. Ainsi, la Royauté (ou la réalité) peut s'élever jusqu'à la Couronne (l'idéalité [2] ) et ne faire plus qu'un avec elle: Keter Malkhout. C'est le secret de la restauration de la Présence Divine. Comment cela s'effectue-t-il ?

Plusieurs versets viennent nous donner la clé de cette élévation de la Malkhout au Keter. Ainsi dans les Psaumes, ce verset (repris dans le Hallel): "D.ieu le veut ainsi, un prodige pour nos yeux (Miet Hachem hayita zot, hi niflaat béeyneynou). Le mot zot, substantif féminin que le français traduit maladroitement par "D.ieu le veut ainsi", vient signifier, nous disent les Cabalistes, la Chekhina elle-même, élément féminin de la création par rapport à D.ieu, ou plus exactement par rapport à une autre configuration divine correspondant au principe masculin de D.ieu, celui qui dispense son influence au monde, qui lui est receveur- principe féminin- la Chekhina. Dans le langage cabalistique, le principe masculin s'appelle Petit Visage (Zair Hanepin), alors que le principe féminin, la Malkhout, qui est aussi la Chekhina, est appelé Noukba. Ainsi, à chaque fois que l'on rencontrera le mot zot dans la Bible, cela vient signifier la Chekhina, c'est-à-dire la possibilité, pour nous créatures, de rencontrer le Divin et d'agir dans les mondes d'en haut et d'en bas. Le verset du Hallel pré-cité est caractéristique de cette double influence. Lorsque se révèle la dimension du zot, de la Malkhout, nous pouvons attendre le prodige, le "pélé" de la suite du verset, c'est-à-dire l'intervention de la dimension supra-naturelle de D.ieu, le Tétragramme, lié au Keter.

Mais cette dimension tétragrammatique ne peut s'atteindre que si l'on a fait la réparation de la Chekhina, qui passe par nos actes. En effet, la dimension féminine de D.ieu (la Chekhina) est intrinsèquement liée au peuple d'Israël. Mieux encore: Israël n'est rien d'autre qu'une branche, qu'une ramification de la Chekhina. Il dépend donc essentiellement de nous, de nos actes, de pouvoir réparer la Présence Divine dans le monde de la matérialité. Responsabilité illimitée d'Israel! Illimitée, car elle fait intervenir aussi bien les relations inter-humaines que les arrangements que nous pouvons provoquer dans les sphères supérieures Ainsi, par exemple lors de la prière, si nous sommes capables de nous concentrer et de méditer la réparation de la Chekhina, celle-ci s'effectue! Le Ari zal nous a enseigné que la prière n'est rien d'autre qu'une union entre différentes configurations divines, et le Ramhal a ajouté que la prière permet le rapprochement, voire l'union de tous les mondes (Bria, Yetsira, Assia) avec la Malkhout d' Atsilout [3] . Si nous méditons ces unions, les mondes supérieurs deviennent congruents avec les mondes inférieurs, et ceci est le véritable moteur de l'histoire. Le Ramhal nous a révélé que le but de toute l'histoire de l'humanité n'était rien d'autre que de faire connaître, à la fin des temps, c'est-à-dire 6000 ans, la Gloire de l'Unicité de D.ieu. L'unicité de la souveraineté signifie que tout, absolument tout ce qui se passe dans ce monde, est décidé et voulu par D.ieu, et qu'il n'y a donc qu'une seule Force qui gouverne tous les événements, tous les actes de toutes les personnes, à toutes les générations. Cet éclat de son Unicité apparaîtra lorsque chacun comprendra que de la Malkhout au Keter, de la matérialité la plus primaire à la spiritualité la plus élevée, il n'y a qu'un seul Maître Qui dirige et octroie le bien à Ses créatures. Mais ce bien n'apparaîtra dans son absoluité qu'à la fin des temps. En attendant, l'histoire est composée de bien et de mal qui s'articulent dans une inter-dépendance dialectique, permettant ainsi au monde de progresser, par le biais d'erreurs à corriger. Ces erreurs et ce mal sont dans la conception juive de l'histoire des événements a posteriori, la Torah ne préconisant que la recherche du bien et de la justice. "La justice, c'est la justice que tu poursuivras" (Deutéronome, 16, 20). Mais l'homme, par ses actes, transforme le mal potentiel en mal concret, bien réel, et il faudra alors réparer les effets de ce mal. Pour cela, la Torah nous a donné les mitzvot, qui permettent une correction des erreurs commises.

Dans notre paracha, la dîme d'un animal même imparfait vient signifier la possibilité d'élever toute la nature vers la sainteté. Les sacrifices sont les instruments d'un rapprochement entre l'homme et D.ieu, sacrifice se disant en hébreu korban qui provient de la racine KaReV, rapprocher. Par le biais du sacrifice du dixième animal du troupeau de chaque juif, celui-ci montre qu'il élève la Malkhout (le dixième) au Keter (l'origine). Même si la Royauté comporte des scories inhérentes à toute création (chaque création étant par définition imparfaite, puisqu'elle se distingue et se sépare du Créateur qui est le Seul à être parfait d'une perfection totale), elle peut corriger les imperfections de la nature et ainsi rapprocher le monde de la rédemption finale.

C'est aussi la signification du début de la paracha, amenant bénédictions et malédictions. Si l'homme est capable de servir D.ieu par le respect des mitzvot et surtout l'approfondissement dans l'étude de la Torah [4] , alors D.ieu fera pleuvoir sur l'homme toutes les bénédictions possibles, matérielles et spirituelles. C'est la réparation de la Chekhina, s'unissant au Keter pour faire apparaître l'Influence Divine. Si, au contraire, l'homme ne suit pas la voie indiquée par D.ieu, il s'ensuivra une série de malédictions impressionnantes. Ceci correspond à l'incapacité qu' a l'homme, lorsqu'il s'éloigne de la voie de la Torah , d'élever la matérialité vers la spiritualité. Cette matérialité dégénèrera alors en mal, celui-ci devenant le vecteur pour amener sur l'homme toutes les malédictions prévues par la Torah. Cependant la Torah, en cette fin du livre de Vayikra, a prévu l'antidote au mal: le dixième animal, même imparfait, remontera à la source du Bienet ainsi sanctifiera tout le bétail. Il en va de même pour le collectif humain: un groupe ne peut s'appeler groupe que s'il intègre les personnes a priori éloignées de la Torah. En hébreu, collectif se dit tsibour, mot formé des lettres tsadik bet rech, qui sont les acronymes de tsadik, bénoni (gens moyens) et réchaïm, mécréants. Nous comprenons mieux ainsi pourquoi nous ouvrons la prière de Kippour par les mots: "nous venons prier avec (ou pour) les mécréants". Les "mécréants", ceux qui se sont temporairement éloignés du monde de la Torah, ne sont pas des laissez-pour-compte de la société juive. Ils représentent au contraire la face incomplète du peuple, et qui nous montre combien nous devons encore nous améliorer, en tant que groupe et en tant qu'individu, pour que tous accèdent, ensemble, à la révélation du Tout-Puissant dans le monde. Car sans unité, il ne peut pas y avoir de progression de l'histoire.

Souhaitons que l'humanité comprenne sa finalité: que D.ieu l'a créée pour son bien et qu'il ne dépend que d'elle de faire advenir ce bien divin, et ainsi le mal se transformera en bien.


 



[1] Le Sefer Hahinoukh nous commente que les trois moments étaient avant les fêtes de Pessah, de Chavouot et de Tichri, pour que les propriétaires puissent faire en même temps le pèlerinage à Jérusalem et en profiter pour étudier la Torah auprès des maîtres de Jérusalem, pour qu'ils puissent eux-mêmes enseigner dans leur village à leur retour (voir Séfer Hahinoykh, mitzva 360 ).

 

[2] Pour reprendre les termes du Rav Bénamozeg.

[3] Selon la théorie du Ari zal, il existe quatre mondes qui s'enchaînent dans la création: Atsilout, le monde de l'émanation où D.ieu "réside" seul; Bria, le monde de la création, d'où vont sortir les âmes; Yetsira, le monde de la formation, d'où émanent les anges; et Assia, notre monde où apparaissent tous les êtres créés matériels.

 

[4] Voir Rachi sur le premier verset de la paracha: "Que signifie "si vous vous conduisez selon mes lois"? que vous vous occupiez assidûment de l'étude de la Torah" (Rachi sur 26, 3)

 

 

 


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